LOGINPOV : JEFFREY, 9-14 ANS
Après la mort de mon papa.
La nuit qui suivit fut la plus longue de ma vie.
Le manoir Kingboy, d'ordinaire bruissant de vie, étouffait sous le poids du chagrin. On me portait plus qu'on ne me guidait. Je garde surtout des sensations : le goût du sang sur mes lèvres, les mains fermes des gardes, le marbre glissant sous mes chaussures.
Au centre du salon, sous un drap blanc, reposait mon père.
Immobile. Définitif.
Je posai mes mains sur lui : la froideur me transperça. Des taches rouges se formèrent sur le tissu. Son sang, encore tiède. Mes doigts tremblants se couvrirent de rouge.
Un cri muet me brûla la gorge.
Autour de nous, la maison s'agitait : conseillers, messagers, alliés nerveux. Le monde s'organisait déjà pour enterrer le roi... et le clan avec lui.
Moi, je n'étais qu'un enfant chaos au milieu d'un empire qui s'effondrait.
Ma grand-mère me fit venir dans sa chambre sombre, saturée d'encens. Elle m'observa longuement, puis déclara d'une voix tranchante :
— «Jeffrey... le monde que tu connaissais est mort. Ton père était notre rempart. Les ennemis viennent déjà. Tu n'as plus le droit d'être un enfant.»
Elle posa sa canne entre mes mains, m'obligeant à la serrer. Le bois froid ressemblait à un pacte silencieux.
Ma vie venait de basculer.
Les funérailles furent brèves, presque mécaniques. Les clans inclinèrent la tête sans chaleur. Certains murmuraient déjà des calculs d'alliances.
Puis vint l'émissaire de William Fristson : sourire poli, regard vide, voix dure.
Il annonça la dissolution des accords. Le partage des territoires. La fin officielle du clan Kingboy.
Quand il partit, j'eus l'impression que tout l'air de mon corps s'échappait.
Ma grand-mère resta droite. Dans son silence, je sentais déjà se construire en moi quelque chose de nouveau : une froideur, une discipline, un avenir qu'elle était prête à façonner, peu importe mon âge.
Les jours suivants ne furent qu'un tourbillon silencieux.
J'étais une ombre glissant dans les couloirs. On murmurait. On pleurait. On craignait.
Puis ma grand-mère me prit par les épaules et me conduisit dans la salle du Rituel. Une salle interdite aux faibles. Aux enfants. Aux innocents.
Je n'étais plus rien de tout ça.
Les murs étaient recouverts d'anciens symboles, de peintures d'or et de rouge. Au centre, un bassin de marbre noir.
Je ne tremblais pas. J'étais froid, creux, vide.
— «Jeffrey,» murmura ma grand-mère. «Tu vas porter son nom. Sa colère. Sa couronne. Mais d'abord... tu dois mourir en tant qu'enfant.»
Elle porta la lame sur ma paume.
Je ne baissai pas les yeux.
Le sang coula, rouge, chaud, et tomba dans le bassin. La douleur me ramena à la vie autant qu'elle m'enterra.
—« Tu es un Kingboy. Tu es un lion. Et un lion ne supplie jamais.»
Je n'ai pas pleuré ce jour-là.
C'est ce qui l'a convaincue : j'étais prêt à être brisé pour être reconstruit.
À la suite de ce rituel, j’ai enduré cinq ans de profonde transformation.
À dix ans, tout a commencé par un entraînement physique brutal : coups, chutes, réveils à quatre heures du matin, courses interminables jusqu’à vomir, apprendre à encaisser la douleur sans jamais crier.
À onze ans, la violence a laissé place à la stratégie : échecs, histoire des guerres, psychologie des ennemis, avec une règle gravée dans l’esprit, connais ton adversaire mieux qu’il ne se connaît lui-même.
À douze ans, les armes sont devenues familières : couteaux, pistolets, fusils de précision, en répétant qu’une arme est l’extension de l’âme et que si l’âme tremble, la main tremble aussi.
À treize ans, on m’a appris à manipuler, mentir, séduire, parce que les hommes se battent avec des armes, mais les rois avec des mots.
À quatorze ans enfin, le combat rapproché, tuer sans hésitation, et cette dernière leçon glaciale : regarder l’ennemi dans les yeux au moment de l’abattre, par respect, le minimum qu’on doit à celui qu’on affronte.
Chaque nuit, je rêvais du visage de William.
Chaque matin, je me réveillais avec son nom sur les lèvres.
«Vengeance. Vengeance. Vengeance.»
Le mot battait dans mes veines comme un deuxième cœur.
À quatorze ans, je n'étais plus un orphelin.
J'étais un héritier.
Le manoir vibrait ce soir-là d'une tension électrique. On avait convoqué le clan pour une réunion importante.
Lorsque j'entrai dans la grande salle, un silence lourd s'abattit.
Je portais un manteau noir aux coutures argentées. Dans mon dos, brodé d'un fil d'or éclatant, le lion royal rugissait.
La salle scintillait sous les chandeliers. La table ovale reflétait les visages crispés. La grand-mère siégeait au bout, droite comme un pilier.
Mon oncle, un homme bruyant et lâche, se leva soudain.
— «Nous sommes finis ! Les Fristson imposent leurs lois ! Nous devons plier ou nous serons détruits !»
Sa voix résonna, mais personne ne répondit.
Parce qu'ils attendaient ma réaction.
Je me levai.
Sans un mot.
Je traversai la salle, mes pas résonnant comme des coups de marteau.
Je n'hésitai pas.
Mon oncle recula légèrement.
La lame plongea dans sa cuisse. Un geste net, précis.
Son cri se coinça dans sa gorge. Je lui assénai un coup de poing dans la bouche, assez fort pour lui couper le souffle. Le sang fit un arc rouge sur le sol.
—« Le problème avec toi,» murmurai-je, «c'est que tu parles trop. Et quand on parle trop... on finit par dire des bêtises.»
Je me tournai vers l'assemblée.
—« Ici, c'est la maison Kingboy. Cette ville nous appartient. Si quelqu'un n'est pas d'accord... qu'il sorte maintenant. Et qu'il ne revienne jamais.»
Personne ne bougea.
Soudain la grande porte.
Deux gardes amenèrent un homme ligoté. Un conseiller. Un traître.
— «Il a vendu nos secrets aux Fristson,» dit l'un des gardes.
Je m'approchai.
Le traître tremblait.
—«Est-ce vrai ?»
Il hocha la tête, incapable de soutenir mon regard.
—« Je demande juste... votre pardon...»
Ma grand-mère inspira profondément.
— «Il peut prononcer ses derniers vœux.»
Je sortis mon arme.
POM ! POM ! POM !
Trois tirs. Froids. Précis.
Deux dans la tête. Un dans le cœur.
Il s'effondra comme une marionnette à qui on coupe les fils.
Je rangeai mon arme.
— «Un traître n'a droit ni à la pitié... ni à un dernier vœu.»
La salle entière recula intérieurement.
La peur. Le respect. Le choc.
Ce soir-là, j'avais tué un homme devant toute ma famille.
Et malgré mon âge, personne n'osa me contredire.
Ce soir-là, je compris quelque chose de fondamental : La peur est plus puissante que l'amour.
Le respect s'obtient par le sang. Et pour devenir roi... il fallait d'abord devenir monstre. Mais je ne savais pas encore que la vraie épreuve m'attendait.
Celle qui testerait non pas ma force...
Mais mon cœur.
POV : JEFFREY – EXTÉRIEUR DU MANOIRLa nuit était froide, le baiser de la chaleur nous caressait le visage. Nous nous tenions dehors, à distance sécuritaire, regardant le manoir brûler. Derrière nous, la forêt retenait son souffle ; devant nous, l'enfer.Les flammes s'élevaient dans le ciel comme des langues de dragons, déchirant la voûte noire d'une lueur orange et rouge. Des étincelles montaient en tourbillonnant, pareilles à des lucioles enragées, avant de retomber en cendres sur nos épaules. Le bâtiment entier était embrasé. Chaque fenêtre crachait un souffle de fournaise, chaque pierre semblait suer la chaleur. Les murs que j'avais tant haïs, ces murs qui avaient abrité tant de souffrances, se désagrégeaient sous mes yeux.À l'intérieur, William avait cessé de hurler.Ce silence était plus terrible que ses cris. Pendant de longues secondes, je crus entendre encore l'écho de sa voix déchirée par les flammes, mais non. Il n'y avait plus que le rugissement du feu, le craquement des
POV William Exactement comme ils l'avaient fait à lui.Jeffrey s'approcha lentement. Il prit une barre de métal. La même que j'avais utilisée sur lui.— Tu sais ce qui est magnifique avec la vengeance, William ? C'est qu'on peut prendre son temps.Il frappa.La douleur explosa dans mes côtes.— Ahhhhh ! hurlai-je.— Oh, tu cries déjà ? Mais on ne fait que commencer.Il frappa encore. Et encore. Et encore.Mon nez explosa. Mes dents se brisèrent. Mes côtes craquèrent une par une.— Arrête ! Pitié ! Arrête !— Pitié ? cracha-t-il. Comme tu as eu pitié de moi ? De Sofia ? D'Elena ? De mon père ? De ma grande mère? De mes hommes ?Il jeta la barre et prit quelque chose d'autre.Le sécateur.Mon sang se glaça.— Non... non, pas ça...— Oh si. Exactement ça. Il saisit ma main droite.— Tu m'as pris un pouce. Il me semble juste de te rendre la pareille. Avec intérêts.— Jeffrey, non ! Je t'en supplie !Il positionna les lames autour de mon pouce.— Tu te souviens de ce que tu as dit ? Que l
POV : SOFIALes explosions me réveillèrent.J'avais presque réussi à défaire mes liens. Encore quelques minutes et j'aurais été libre.Mais maintenant, le chaos régnait au-dessus.Qu'est-ce qui se passait ?La porte de ma cellule explosa littéralement. Mika entra, suivi de...Mon cœur s'arrêta.Jeffrey.Couvert de sang séché. Visage tuméfié. Main mutilée. Mais vivant. Debout. Tenant une arme.Et dans ses yeux... mon Dieu, dans ses yeux, je vis quelque chose qui me glaça.Pas de la peur. Pas du soulagement.De la rage pure. Froide. Absolue.Le Boucher de Londres était de retour.— Jeffrey... soufflai-je.Il s'approcha, coupant rapidement mes liens avec le couteau que lui tendit Mika.— Tu es blessée ? demanda-t-il d'une voix plate.— Non, je...— Le bébé ?— Il va bien.Il hocha simplement la tête.— Bien. Mika, libère Elena. — Restez derrière moi, ordonna Mika. Et si vous voyez un garde de William, vous tirez. Pas de questions. Pas d'hésitation.Nous montâmes les escaliers des caves.
POV : WILLIAM - CHAMBRE PRINCIPALE - 3H15 DU MATINJe retournai dans ma chambre, encore souriant de ma visite à Jeffrey.Une surprise. Ha ! Pathétique.L'homme était complètement brisé. Délirant. Probablement en train de perdre la raison à cause de la douleur.Je me versai un verre de whisky. Le savourai.Tout se passait exactement comme prévu.Jeffrey était détruit. Sofia et Elena étaient terrifiées. Mon empire était intact.J'avais gagné.Complètement. Totalement. Définitivement.Je levai mon verre vers la fenêtre.— À toi, Jeffrey. Merci pour cette victoire si douce.Je bus, puis retournai me coucher à côté de ma maîtresse.Demain serait un grand jour.Le jour où je tuerais définitivement le Boucher de Londres.POV : VINCENT - EXTÉRIEUR DU MANOIR FRISTSON - 3H45 DU MATINLa nuit était noire comme de l'encre. Pas de lune. Pas d'étoiles. Comme si le ciel lui-même se détournait de ce qui allait se passer.Soixante hommes. Les meilleurs. Les plus loyaux. Les plus dangereux. Tous cachés
POV Jeffrey — Oui. Si je peux le joindre, lui expliquer la situation, il peut organiser quelque chose. Un assaut coordonné. Une attaque sur le manoir.Mes yeux s'élargirent. L'espoir, ce sentiment que je croyais mort, renaissait.— Tu veux... tu veux amener Vincent ici ?— Oui. Pensez-y, monsieur. William se croit en sécurité dans son propre manoir. Il ne s'attend pas à être attaqué chez lui. C'est son point faible. Son arrogance.Il avait raison. Putain, il avait raison.— Pendant que Vincent et vos hommes attaquent de l'extérieur, continua Mika, je vous libère de l'intérieur. Vous, Sofia, Elena. Nous créons le chaos. La confusion.Un sourire sombre étira mes lèvres ensanglantées.— Et pendant que William court dans tous les sens pour défendre son manoir...— Vous le trouvez. Et vous le tuez.Je le regardai intensément.— Pourquoi fais-tu ça ? Vraiment ? Tu risques ta vie. Si William découvre...— Parce que c'est juste, répondit-il simplement. Et parce que Sofia m'a appris qu'il y a
Je posai ma main tremblante sur mon ventre. Le bébé bougeait encore. Faiblement, mais il vivait.— Pardonne-moi, petit pois, murmurai-je en pleurant. Pardonne-moi de t'avoir mis au monde dans cet enfer. Pardonne-moi d'être tombée amoureuse. Pardonne-moi d'exister.Mais au fond de mon désespoir, une pensée traversa mon esprit brisé.William commettait une erreur. Il me sous-estimait.Il me voyait comme une victime. Une femme enceinte brisée et terrifiée. Une simple pion dans son jeu de vengeance.Mais j'étais Sofia Coppola.J'avais été formée comme espionne depuis l'enfance. Formée pour tuer. Pour survivre. Pour manipuler.Et même enceinte, même blessée, même attachée, j'étais encore dangereuse.Je regardai mes liens dans l'obscurité. Des cordes épaisses, oui. Mais pas de chaînes. Pas de menottes en acier.William était arrogant. Il pensait qu'une femme enceinte terrifiée ne pouvait pas s'échapper.Grosse erreur.Je commençai à travailler sur les nœuds. Mes doigts étaient gourds, engou







