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Chapitre 2

Autor: Luna BLACK
last update Fecha de publicación: 2026-08-21 04:37:36

Chapitre 2

 KATE 

Il y a six mois, quand les traites du loyer s'accumulaient et que la banque nous avait fermé toutes les portes les unes après les autres, quand j'étais prête à tout pour qu'on ne nous retire pas L'Antique — et notre appartement avec, puisque nous avions tout mis en garantie — nous avons fait ce que font les gens désespérés. Nous sommes allés chercher de l'argent là où personne ne devrait jamais aller en chercher.

Des hommes sans visage officiel, sans banque, sans papier en règle. Juste une poignée de main, un délai, et des intérêts qui grimpaient chaque semaine comme une marée qu'on ne pouvait plus arrêter. Sur le moment, ça nous avait paru être une bouée de sauvetage. Je sais aujourd'hui que c'était une corde qu'on nous passait nous-mêmes autour du cou.

L'échéance n'était pas censée arriver avant la fin du mois.

Et pourtant, les voilà. Deux hommes que je ne connais que trop bien, celui qu'on appelle Marco en tête, la mâchoire serrée, le regard mauvais, comme un chien qu'on vient de lâcher.

Il traverse la salle sans un regard pour les clients, sans un regard pour personne, et vient droit sur moi. Je sens la tasse trembler entre mes mains avant même qu'il n'ouvre la bouche.

— Où il est, ton mec ? aboie-t-il.

— Je... on n'est pas encore à l'échéance, je bredouille. On a jusqu'à la fin du mois, c'était l'accord —

— L'accord a changé.

Il avance encore, trop près, et sa main se referme sur mon poignet, brutale, sans aucune hésitation. Je pousse un cri de surprise autant que de douleur, et la tasse m'échappe des doigts. Le café noir se répand sur le sol, sur ses chaussures cirées, et pour une raison absurde, dans cette seconde suspendue, c'est tout ce à quoi je peux penser. Le café. Le café de cet homme au fond de la salle.

— Kate !

La voix de Yoann claque comme un coup de fouet. Il traverse la salle en trois pas et se place entre Marco et moi, son corps comme un mur.

— Touche-la encore une fois, et je te jure que —

Il n'a pas le temps de finir sa phrase. Le poing de Marco s'écrase contre sa mâchoire, et Yoann titube en arrière, heurte une table qui bascule dans un fracas de verre brisé.

— Non ! je hurle, mais mes jambes refusent d'avancer.

— Mon argent, Yoann, gronde Marco en s'approchant de lui, doigt pointé. C'est tout ce qui m'intéresse. Pas tes belles paroles, pas tes délais, pas tes excuses. Mon patron commence à perdre patience, et crois-moi, tu préférerais avoir affaire à moi qu'à lui.

Yoann se redresse, une main sur la mâchoire, du sang perlant déjà à la commissure de ses lèvres. Il essaie de garder son calme, cette voix posée qu'il utilise toujours pour désamorcer les crises.

— Écoute, on peut trouver un arrangement. Un peu plus de temps, c'est tout ce qu'on demande. Le restaurant tourne bien en ce moment, on peut —

— J'en ai rien à foutre de ton restaurant.

Marco attrape une chaise et la fracasse contre le sol avec une violence qui me fait sursauter tout entière. Le bois éclate en morceaux, et le bruit résonne dans la salle silencieuse, où plus personne n'ose respirer.

— La semaine prochaine, reprend-il, la voix redevenue glaciale. Tout. Sinon c'est plus des chaises qu'on va casser.

Je reste plantée là, immobile, le cœur battant si fort qu'il couvre presque tous les autres bruits. Les clients autour de nous baissent les yeux, personne ne bouge, personne n'intervient. Comme si tout le monde savait, sans qu'on ait besoin de le dire, qu'il valait mieux ne pas se mêler de ça.

Le silence qui suit le départ de Marco et de son ombre est presque pire que le vacarme qu'ils ont laissé derrière eux.

Je m'agenouille au milieu des débris, les mains tremblantes, et je commence à ramasser les morceaux de la chaise brisée comme si ce geste pouvait, à lui seul, réparer quelque chose de bien plus profond. Autour de moi, les rares clients présents règlent discrètement leur addition et s'éclipsent, évitant soigneusement mon regard. Je ne leur en veux pas. Je crois que, à leur place, j'aurais fait pareil.

— Laisse ça, murmure Yoann en posant une main sur mon épaule.

Il grimace en se redressant, une main pressée contre sa mâchoire déjà violacée. Une traînée de sang a séché au coin de sa bouche, et rien que de le voir ainsi, mon cœur se serre d'une colère et d'une peur que je n'ai pas de mots pour décrire.

— Viens, dis-je en l'entraînant vers l'arrière-cuisine. Je dois te soigner ça.

Je l'assois sur le tabouret près de l'évier, j'attrape la trousse de secours qu'on garde toujours dans le placard du bas — on en a eu besoin plus d'une fois, entre les coupures de couteau et les brûlures de plaque — et je nettoie délicatement la plaie à sa lèvre avec un morceau de coton imbibé d'antiseptique. Il serre les dents sous la brûlure du produit, mais ne dit rien. Il ne dit jamais rien, dans ces moments-là. C'est sa façon à lui de porter le poids sans jamais me le montrer.

— Ça va aller, souffle-t-il enfin, comme s'il essayait de s'en convaincre lui-même autant que moi.

— Yoann...

— Kate.

Il attrape mes mains, les serre entre les siennes, et plonge son regard dans le mien avec cette intensité qui m'a toujours désarmée.

— On va trouver une solution. On trouve toujours une solution.

Je voudrais le croire. Je voudrais tellement le croire.

Un raclement de gorge discret nous parvient depuis la salle. Je me souviens alors, avec un temps de retard, que nous avons laissé un client seul, un café intact devant lui, pendant que notre petit monde s'effondrait sous ses yeux.

— Vas-y, dit Yoann en essuyant le sang au coin de ses lèvres. Va t'excuser, je vais nettoyer un peu ici.

— Tu es sûr ?

— Vas-y, Kate. On ne peut pas se permettre de perdre un client. Pas maintenant.

Il a cette façon de sourire, même les lèvres fendues, qui me donne toujours l'impression que tout ira bien. Je l'embrasse doucement sur le front et je retourne dans la salle, le pouls encore irrégulier.

Il est toujours là. Assis exactement comme avant, comme si le chaos qui vient de traverser la pièce ne l'avait pas concerné le moins du monde. 

— Je suis vraiment désolée, dis-je en m'approchant, la voix encore un peu tremblante. Ce n'est pas... ce n'est pas notre genre d'accueil habituel. Je vous prépare un autre café tout de suite, offert par la maison, évidemment.

Il lève les yeux vers moi, et pour la première fois, j'ai l'impression qu'il me regarde vraiment. Pas comme un client regarde une serveuse. Comme quelqu'un qui observe quelque chose depuis longtemps, et qui a enfin l'occasion de le faire ouvertement.

— Asseyez-vous, Kate.

— Pardon ?

— Asseyez-vous, répète-t-il, plus doucement mais sans la moindre trace de question dans la voix. J'ai à vous parler.

Je jette un œil vers la cuisine, où j'entends Yoann s'affairer avec le balai. Je devrais refuser. Je devrais dire que j'ai du travail, que la salle est à remettre en ordre, mille excuses toutes plus valables les unes que les autres.

Mais quelque chose dans son regard me cloue sur place, et avant même de comprendre pourquoi, je me retrouve assise face à lui.

— Je m'appelle Ken, dit-il enfin. Et je crois que vous et votre compagnon avez un problème que je peux résoudre.

— Comment savez-vous...

— Que vous avez des dettes ? Que des hommes comme ceux qui viennent de partir vous rendent visite régulièrement ? demande-t-il avec un calme presque insultant. Je le sais. Je sais beaucoup de choses, Kate. C'est une habitude chez moi.

Un frisson glacé me parcourt l'échine.

— Qu'est-ce que vous voulez ?

— Je peux effacer toutes vos dettes. La totalité. Ce que vous devez à ces hommes, et à qui que ce soit d'autre. Votre restaurant sera sauvé. Votre maison aussi. Vous n'aurez plus jamais, de toute votre vie, à vous soucier d'un prêteur qui débarque chez vous pour casser du mobilier.

Mon cœur s'emballe malgré moi. C'est le genre de phrase qu'on rêve d'entendre depuis des mois, la solution miracle qu'on n'osait même plus espérer.

— Et en échange ? je demande, la gorge serrée, sachant déjà qu'une telle offre ne peut pas être gratuite.

Il repose sa tasse, très lentement, et me fixe droit dans les yeux.

— Vous m'épousez.

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