เข้าสู่ระบบChapitre 2
Amélia
La pluie traverse le tissu usé de mon manteau comme si le nylon n'existait pas. Mes doigts sont rouges, crevassés par le froid et les produits ménagers. Le bus a du retard, ou peut-être une heure, j'ai perdu la notion du temps quelque part entre le regard méprisant de Madame Delacroix et les pleurs du petit Thomas qui refusait de quitter la fondation parce que son père allait encore être violent ce soir.
J'ai vingt-deux ans, un manteau troué, et la fatigue écrasante de celles qui se battent chaque jour sans jamais voir le sommet de la montagne.
Madame Delacroix me l'a rappelé ce matin, debout dans son tailleur gris, ses lèvres fines étirées en un sourire qui n'atteignait jamais ses yeux.
— Amélia, vous n'êtes qu'une bénévole. Une simple bénévole qui devrait s'estimer heureuse d'avoir encore une place ici. Cessez de vous prendre pour leur mère. Contentez-vous de nettoyer les tables et de distribuer les goûters.
Ses mots résonnent encore dans ma tête tandis que je regarde la rue déserte. Les lampadaires diffusent une lumière orange sur le bitume luisant. Une odeur d'urine et de poubelles flotte dans l'air.
Je devrais avoir peur, seule dans la nuit. Mais la peur est un luxe. La peur, c'est pour celles qui ont quelque chose à perdre. Moi, j'ai déjà tout perdu. Mon père est mort d'une cirrhose qui a rongé son foie aussi sûrement que sa culpabilité avait rongé son âme. Ma mère l'a précédé dans la tombe, le cœur brisé par les dettes, les huissiers qui vidaient nos maisons pendant que mon père flambait notre héritage au casino.
Je me souviens de ses mains qui tremblaient, de sa voix qui se brisait au téléphone, de ses yeux asséchés par trop de larmes. Elle est morte un jeudi de novembre exactement comme aujourd'hui, avec la même pluie froide. Elle m'a prise dans ses bras avant de partir travailler, et elle m'a murmuré :
— Ne laisse jamais un homme riche décider de ton bonheur, Amélia. Promets-le-moi.
J'avais seize ans. J'ai promis. Je n'ai jamais failli, même quand Julian Hawke, avec son sourire parfait et son compte en banque plus parfait encore, m'a proposé de l'épouser lors d'un gala où je servais des petits fours. J'ai ri. Un rire franc et incrédule.
— Plutôt épouser un arbre, monsieur Hawke. Au moins, un arbre ne dilapide pas sa fortune au jeu et ne laisse pas sa femme mourir de chagrin.
Son visage s'est fermé. Le lendemain, j'étais convoquée dans le bureau de Madame Delacroix pour un énième avertissement. Julian Hawke était l'un des principaux donateurs. La directrice a prononcé le mot "renvoi" avec une délectation presque sensuelle, mais elle s'est ravisée. Personne d'autre n'accepterait de travailler bénévolement autant d'heures pour un salaire aussi misérable.
Je suis une jeune femme discrète, têtue, façonnée par les épreuves. Je garde un sourire pour les enfants même quand tout s'effondre autour de moi. Je refuse de laisser le monde des riches décider de ma vie.
Le bus arrive dans un crissement de pneus. Je grimpe les marches, ma carte d'abonnement expire dans trois jours. Le chauffeur ne me regarde pas. Une vieille femme dort sur son siège, un cabas rempli de boîtes de conserve sur les genoux. Je choisis une place près de la fenêtre, le front contre la vitre froide. La buée se forme à chaque expiration.
Mes doigts trouvent le pendentif caché sous mon pull, une médaille en argent terni que ma mère portait le jour de sa mort. Je la serre si fort que le métal s'enfonce dans ma paume.
Je pense aux enfants. À Léa qui dessine des papillons, ses petits doigts tachés d'encre. À Mathis qui ne parle plus depuis que sa mère a été retrouvée inconsciente dans une ruelle. À Sarah qui cache des restes de nourriture dans ses poches. À Thomas qui pleure en silence contre le mur de la cour.
Ce sont eux qui me tiennent debout. Parce que si je pars, qui prendra soin d'eux ? Qui essuiera les larmes de Thomas ? Qui racontera des histoires à Léa jusqu'à ce qu'elle s'endorme ?
Personne.
Le bus s'arrête. Mon arrêt. Je descends sous la pluie battante, le col relevé jusqu'aux oreilles. Mon appartement est au troisième étage d'un immeuble sans ascenseur, un studio de vingt mètres carrés que je partage avec l'humidité et le bruit des tuyauteries. Les escaliers sentent la cigarette froide.
La porte grince. L'obscurité m'accueille. Je n'allume pas tout de suite. Je reste debout dans le noir, l'eau dégoulinant de mes cheveux sur le lino craquelé, écoutant le silence de cette pièce qui ne contient qu'un matelas posé à même le sol, une table bancale, deux chaises dépareillées et un réchaud électrique.
J'allume le réchaud pour faire chauffer de l'eau. Le gaz crachote une flamme bleue qui danse dans l'obscurité. Une tasse de thé, un sachet réutilisé trois fois. Voilà mon dîner.
Je m'assois sur le matelas, la tasse entre les mains, les jambes repliées contre ma poitrine. Je pense à ma mère. À sa promesse.
Mon téléphone vibre. Un numéro inconnu. Je décroche.
— Allô ?
Silence. Un silence habité, chargé, vibrant d'une présence que je sens presque physiquement contre mon oreille. Mon cœur bat plus vite.
— Qui est à l'appareil ?
Un souffle. Lent, profond, comme une caresse sonore. Puis la communication coupe.
Je fixe l'écran noir. Un faux numéro ? Un créancier ? Mais je ne peux pas me défaire de l'impression que ce souffle était bien plus qu'un simple test. Il y avait quelque chose de délibéré, de profondément dérangeant, comme le premier grondement d'un orage.
Je me lève. Je vérifie que la porte est fermée à clé. Le verrou est tiré. Les fenêtres sont closes.
Alors pourquoi est-ce que je me sens observée ?
Je retourne m'asseoir. La tasse refroidit entre mes doigts. La pluie continue de frapper les vitres.
Quelque chose approche. Je le sens dans mes os, dans chaque fibre de mon être. Et pour la première fois depuis la mort de ma mère, j'ai peur. La peur qu'un jour, un homme au sourire parfait ne vienne frapper à ma porte, et que je ne lui ouvre pas, non, mais que je laisse la porte entrouverte juste assez pour qu'il aperçoive mes failles.
Je serre le pendentif contre ma poitrine.
Dehors, la pluie redouble d'intensité.
Chapitre 49NoahElle a accepté de me donner une chance. Ces mots tournent dans ma tête comme une mélodie douce, comme le tic-tac apaisé du Király contre ma poitrine. Amélia Deschamps, cette femme qui m'a résisté avec une force que je n'avais jamais rencontrée, qui m'a ignoré quand toutes les autres se jetaient à mes pieds, qui m'a tenu tête comme personne ne l'avait jamais fait, a accepté de me laisser entrer dans sa vie, de baisser ses défenses, de m'offrir ce qu'elle n'avait jamais offert à personne. Mais elle a posé ses conditions, claires et nettes comme une lame de cristal, et je les ai acceptées sans hésiter, sans discuter, sans négocier.Nous sommes assis dans son studio, l'un en face de l'autre, elle sur son matelas posé à même le sol, ses jambes rep
Chapitre 48AméliaIl vient me voir sous la pluie, une pluie battante de décembre qui transforme les rues en rivières et les trottoirs en miroirs. Je l'entends frapper à la porte de mon immeuble, le vieux battant de bois qui résonne dans la cage d'escalier, puis monter les marches une à une, ses pas lourds et hésitants sur le bois usé. Je ne bouge pas, recroquevillée sur mon matelas, les bras autour des genoux, le cœur battant si fort que je l'entends dans mes oreilles. Il frappe à ma porte, doucement, presque timidement, trois petits coups à peine audibles, comme s'il craignait de me déranger, comme s'il craignait de me brusquer.— Amélia, je sais que tu es là. La lumière est allumée, j'ai vu la lueur sous la porte. S'il te plaît, ouvre-moi.Sa voix est diff
Chapitre 47NoahL'absence d'Amélia est une douleur physique, constante, une présence négative qui ne me quitte jamais, qui s'accroche à moi comme une ombre. Je la sens au réveil, quand j'ouvre les yeux et que je réalise qu'elle n'est pas là, qu'elle ne sera pas là aujourd'hui, qu'elle ne sera peut-être plus jamais là. Je la sens dans la journée, quand je passe devant la fondation sans oser entrer, quand je regarde mon téléphone en espérant un message qui ne vient pas, un appel qui ne s'affiche pas. Je la sens le soir, quand je m'assois seul dans mon penthouse trop grand, trop vide, trop silencieux, et que je contemple les lumières de la ville qui scintillent au loin comme des étoiles inaccessibles.J'ai tout gâché. Cette pensée tourne dans ma tête comme le tic-tac du Kir&
Chapitre 46AméliaJ'ai pris ma décision hier soir, allongée sur mon matelas, les yeux fixés sur les fissures du plafond que je connais par cœur, ces craquelures dans le plâtre qui dessinent des formes étranges, des visages, des animaux, des paysages que j'ai contemplés pendant des centaines de nuits sans sommeil. Je vais m'éloigner de Noah Hayes. Pas parce que je ne ressens rien pour lui, non, ce serait tellement plus simple si c'était le cas. Je m'éloigne de lui justement parce que je ressens trop, parce que chaque regard qu'il pose sur moi creuse un sillon plus profond dans mon cœur, parce que chaque sourire qu'il m'adresse fait vaciller mes défenses, parce que chaque geste de tendresse qu'il a envers les enfants me rappelle à quel point il est différent de ce que je croyais.Les mots de Vanessa ré
Chapitre 45NoahJ'apprends ce qui s'est passé à la fondation en fin de journée, par un appel de Madame Delacroix qui prend un plaisir évident à me raconter chaque détail de la scène. Vanessa. Je me souviens d'elle, de son visage, de ses yeux bleus, de ses larmes quand j'ai cessé de répondre à ses appels. Je me souviens de toutes les autres aussi, toutes ces femmes que j'ai séduites et abandonnées sans un regard en arrière, tous ces cœurs que j'ai brisés avec l'insouciance de celui qui ne ressent rien, de celui qui a construit sa vie sur la peur de ressentir.Je me rends directement chez Amélia, sans réfléchir, sans stratégie, sans calculer mes mots. Le soir tombe sur Westbrook, et les lampadaires commencent à s'allumer, projetant leur lumière orangée sur l
Chapitre 44AméliaLa femme arrive à la fondation en fin de matinée, et dès que je la vois franchir le portail en fer forgé, je comprends que ce qui va suivre ne sera pas agréable. Il y a dans sa démarche quelque chose de déterminé, de tendu, qui n'annonce rien de bon. Elle est grande, blonde, les cheveux coupés au carré, vêtue d'un tailleur élégant bleu pâle qui a dû coûter une petite fortune. Ses yeux sont rouges comme si elle avait pleuré, ou comme si elle allait pleurer, et ses mains sont crispées sur la bandoulière de son sac à main. Elle traverse la cour d'un pas déterminé, ignorant les enfants qui jouent au ballon, ignorant les regards surpris des bénévoles qui s'arrêtent pour la regarder passer, et s'arrête devant la porte de la salle d'activité o







