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Chapitre 3

Author: Dorès Bullet
Nikita a passé un mois entier à l’hôpital. Presque chaque nuit, le même rêve revenait : Lucrèce, assis à son chevet, lui parlait doucement, la main posée avec tendresse sur son ventre.

Mais chaque réveil ne lui offrait que l’oreiller trempé de ses larmes, lui rappelant crûment la réalité.

Son enfant… n’était plus.

Son mari, lui, n’était jamais venu.

Un voyage d’affaires aux États-Unis ? Rien qu’un prétexte maladroit.

Son assistant, Marcel, était passé à plusieurs reprises, déposant des roses d’un rose romantique et réglant les frais médicaux.

Les bouquets étaient parfaits, mais glacials. Nikita avait pensé les offrir aux infirmières, mais les mots s’étaient arrêtés sur ses lèvres. Elle n’avait pas pu s’y résoudre, supportant en silence ses réactions allergiques.

La grossesse n’avait duré que deux mois, et les conséquences physiques de la fausse couche n’étaient pas extrêmes. Pourtant, elle avait pris une habitude : passer fréquemment la main sur son ventre.

À chaque fois qu’elle songeait à la petite vie qui y avait brièvement résidé, ses émotions lui échappaient.

C’était son premier enfant… le fruit de l’homme qu’elle avait aimé pendant dix années entières…

Les larmes coulaient jour après jour, et sa convalescence n’avançait guère. Mais les lits d’hôpital étaient rares, impossible d’y rester indéfiniment. Un matin, une infirmière l’a informée qu’elle devait préparer son départ.

Alors qu’elle rassemblait ses affaires dans la chambre, la porte s’est doucement ouverte, dévoilant une femme inconnue.

Elle avait des traits délicats, un maquillage soigné, et portait une robe bustier rose. Mais ce qui captait immédiatement le regard, c’était le collier étincelant de diamants roses autour de son cou.

Nikita l’a aussitôt reconnu : c’était bien le modèle FLY, l’édition limitée mondiale, celui-là même que Félix avait affichésur les réseaux sociaux.

La femme a pris la parole la première : « Bonjour, je m’appelle Clotilde Dufour. Une camarade de lycée de Lucrèce. »

Nikita a silencieusement répété ce nom en elle-même.

Clotilde Dufour…

Ses initiales correspondaient exactement à CD.

Elle a tendu la main et Nikita l’a serrée à son tour, poliment : « Bonjour, je m’appelle Nikita Pierrat. Je suis l’épouse de Lucrèce. »

Ces mots ont brièvement fait vaciller le sourire de Clotilde. Mais elle s’est aussitôt reprise, gardant une posture irréprochable.

« Je suis venue pour m’excuser », a-t-elle dit en baissant les cils, une expression de fragilité parfaitement calculée pour inspirer la pitié, « je ne savais pas que vous veniez à l’hôpital ce jour-là pour une grossesse… Si j’avais su, jamais je n’aurais laissé Lucrèce m’accompagner au lancement de FLY… Et ce soir-là, j’étais ivre, c’est Félix qui a insisté pour l’appeler. Je ne pensais vraiment pas qu’il viendrait me chercher… et puis, votre fausse couche… Tout est de ma faute. »

Elle a tendu les fleurs à Nikita : « C’est un petit geste. Acceptez-le, s’il vous plaît, sinon je ne me le pardonnerai pas. »

Face à cette comédie, Nikita a laissé échapper un léger rire : « Un bouquet de fleurs, pourquoi le refuserais-je ? Ce n’est pas comme si vous m’offriez le collier que vous portez en guise de réparation. »

Clotilde s’est éclairci la voix, masquant son embarras : « J’ai entendu dire que vous sortiez aujourd’hui ? »

« Oui. »

« À vrai dire… je vous conseillerais de rester encore un peu. Si Lucrèce vous voit, cela lui rappellera inévitablement l’enfant que vous avez perdu. Il a été très affecté ces derniers temps. C’est moi qui l’ai accompagné pour lui changer les idées. Nous sommes partis en voyage à l’étranger, avons pris le yacht, pêché en mer, admiré des levers et des couchers de soleil… »

Elle s’est interrompue, comme absorbée par ces doux souvenirs.

Nikita l’a regardée, insensible à la vérité ou au mensonge. Après un moment, elle a répondu d’un ton neutre : « Effectivement, mon mari a bon cœur. Il a toujours pris soin de ses amis. Il a déjà offert un collier de diamants d’un million à une de mes meilleures amies. »

Nikita n’aimait pas mentir. Mais si quelques mots pouvaient déranger cette femme, elle n’avait aucun scrupule à en ajouter.

Clotilde a serré les poings : « Puisque vous faites preuve d’une telle grandeur d’âme, me voilà rassurée… »

Elle s’est tournée pour partir. Sur le seuil, elle s’est retournée et a ajouté : « Au fait, Lucrèce ne pourra pas venir vous chercher aujourd’hui. Il est épuisé. Il est en train de se reposer chez moi. »

Sur ces mots, elle a enfin disparu dans le couloir.

La chambre a retrouvé son silence. Nikita s’est adossée au lit de camp, sans colère, mais le cœur étrangement vide.

Elle a appelé Marcel et a appris par lui que Lucrèce se trouvait actuellement au siège.

Une preuve évidente : Clotilde avait menti.

Refusant de se fier aux seules paroles d’une étrangère, elle a décidé d’aller demander des explications à cet homme en personne.

Avant de quitter l’hôpital, elle a fait un détour par la pharmacie.

Lucrèce souffrait de maux d’estomac chroniques et devait suivre un traitement régulier. Depuis trois ans, c’était presque toujours Nikita qui s’en était occupée. Elle se souvenait parfaitement des dates de renouvellement, des incompatibilités médicamenteuses, des symptômes nécessitant une nouvelle visite.

Ces derniers temps, les événements s’étaient enchaînés, et les stocks à la maison s’épuisaient. Elle aurait dû les réapprovisionner bien plus tôt.

Le sac en papier rempli de boîtes de médicaments à la main, elle s’est rendue au siège du groupe Castex.

La réceptionniste l’a aussitôt reconnue : « Madame, M. Castex est en réunion. Vous pouvez confier les médicaments à Marcel, il est dans son bureau. »

Nikita s’est contentée d’un « D’accord ».

L’ascenseur l’a menée jusqu’au dernier étage. Mais au lieu de chercher Marcel, elle s’est dirigée droit vers le bureau du directeur général. La porte en verre dépoli était entrouverte. Par l’interstice, on distinguait Lucrèce et Félix à l’intérieur.

La voix de Félix, teintée de moquerie, est parvenue jusqu’à elle : « Tu prétends avoir tourné la page avec Clotilde ? Pourtant, pour elle, tu as été capable de sacrifier ton propre enfant… »

La main que Nikita avait levée pour frapper s’est figée en l’air.

À l’intérieur, la voix de Lucrèce était calme : « Cela n’a rien à voir avec Clotilde. Qu’elle soit revenue en France ou non, je n’aurais jamais eu d’enfant avec Nikita. »

« Pourquoi ? »

Il a exhalé une bouffée de fumée, ses lèvres fines esquissant une courbe ambiguë : « L’énergie d’un homme a des limites. Avec un enfant, elle changerait. Pour l’instant, elle a la faveur de mon grand-père et l’approbation de ma mère. Mais une fois l’héritier né, les choses se compliqueraient. »

« Je savais qu’elle était enceinte. C’est pourquoi j’ai été si brutal avec elle cette nuit-là. Son utérus est endommagé. Elle ne pourra plus jamais avoir d’enfant. »

Son ton était d’un calme qui frôlait la cruauté, comme s’il parlait d’une affaire qui ne le concernait en rien.

De l’autre côté de la porte, Nikita était trempée d’une sueur froide.

Félix, après un instant de stupéfaction, a éclaté de rire : « Et qui perpétuera la lignée des Castex, alors ? Ce serait forcément Clotilde, non ? »

Lucrèce n’a pas contredit.

Une cigarette s’est consumée jusqu’au bout, et leur conversation a pris fin. Ils sont sortis du bureau l’un après l’autre.

Félix n’a rien remarqué, mais Lucrèce a immédiatement aperçu le gros sac de médicaments gastriques posé à terre.

…

Nikita s’est enfuie presque en courant jusqu’à l’ORBEC, une maison de retraite. Elle avait l’impression que rester une seconde de plus au siège du groupe Castex l’aurait étouffée.

Voilà donc l’homme qu’elle avait aimé pendant dix années entières.

À l’époque, il l’avait courtisée, puis épousée, pour ne faire quese venger d’une autre femme.

Aujourd’hui, il avait détruit leur enfant de ses propres mains, pour cette même femme.

Leur amour de dix ans, leur mariage de trois ans, tout cela n’avait été qu’une sinistre farce !

S’essuyant les larmes au coin de ses yeux, Nikita est entrée dans la résidence.

Depuis son mariage, sa mère a été transférée de l’hôpital vers cet établissement. Après une grave maladie, la vieille dame avait développé une démence sénile et ne la reconnaissait plus.

Mais il y avait des choses qu'elle devait lui dire.

Autrefois, le plus grand souhait de sa mère avait été de la voir heureuse. Aujourd’hui, elle ne pouvait que lui murmurer au chevet du lit : « Maman, je suis désolée… Je t’ai déçue. »

Ce n’était qu’en début de soirée qu’elle est partie, se dirigeant vers un cabinet d’avocats situé à proximité.

…

Le ciel s’assombrissait, les lumières de la ville s’allumaient une à une, et le flot des voitures ne cessait jamais.

De retour à la maison, Lucrèce a trouvé les pièces plongées dans le noir.

Il a allumé la lumière, éclairant le sac de médicaments gastriques et le bouquet de roses à la couleur chair qu’il tenait à la main.

La vaste demeure était vide et silencieuse. Aucun repas chaud ne l’attendait, et Nikita, sa chaleureuse Nikita, n’était plus là pour l’accueillir.

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