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Chapitre 10 : La Présentation

Author: Déesse
last update publish date: 2026-06-08 22:59:22

Zorah

Le lendemain matin, je suis réveillée par une main douce posée sur mon épaule. J'ouvre les yeux et découvre Amina penchée sur moi, un sourire malicieux aux lèvres.

— Debout, paresseuse. Aujourd'hui, tu vas faire la connaissance du harem.

— J'ai déjà rencontré les épouses, dis-je en me frottant les yeux.

— Les épouses, oui. Mais pas les autres. Les concubines, les servantes, les eunuques. Le harem est un petit royaume dans le royaume, Zorah. Tu dois en apprendre les rouages si tu veux y survivre.

Je me lève, et Amina m'aide à me préparer. Elle choisit pour moi une robe de coton bleu, plus sobre que la tenue de la veille, et me coiffe simplement, mes cheveux tressés en une longue natte.

— Pourquoi es-tu si gentille avec moi ? dis-je.

— Je te l'ai dit. Nous sommes dans la même prison. Autant nous soutenir. Et puis, tu as quelque chose de spécial. Je l'ai vu dans les yeux de Tariq. Il ne m'a jamais regardée comme ça.

— Comment ça ?

— Comme s'il avait trouvé un trésor.

Elle me prend par la main et m'entraîne hors de la chambre. Nous traversons le hammam, vide à cette heure, et pénétrons dans une vaste salle baignée de lumière. C'est une cour intérieure, entourée d'arcades, avec en son centre un bassin où nagent des poissons rouges et où flottent des nénuphars. Des divans sont disposés tout autour, et une vingtaine de femmes s'y prélassent, vêtues de tenues plus ou moins légères.

Certaines brodent, d'autres jouent aux dés, d'autres encore se font coiffer par des servantes. Des enfants en bas âge jouent près du bassin sous la surveillance de nourrices. L'atmosphère est paisible, presque joyeuse, et contraste violemment avec la tension de la veille.

— Bienvenue dans le gynécée, dit Amina à voix basse. C'est ici que nous passons le plus clair de notre temps.

— Toutes ces femmes sont... les épouses de Tariq ?

— Non, non. Il n'a que quatre épouses légitimes, conformément à la loi. Toi, Laila, Yasmin et moi. Les autres sont des concubines, des invitées, des parentes éloignées. Certaines ont partagé son lit, d'autres non. Mais toutes vivent ici, sous sa protection.

À notre entrée, les conversations s'interrompent. Tous les regards se tournent vers moi. Je me sens rougir sous le poids de cette attention soudaine.

— Voici Zorah, la quatrième épouse, annonce Amina d'une voix forte. Elle arrive du désert. Soyez aimables avec elle, ou vous aurez affaire à moi.

Quelques rires fusent, et les conversations reprennent. Une jeune femme s'approche de nous, une beauté brune aux yeux de biche.

— C'est donc toi, la nouvelle, dit-elle avec un sourire timide. Je m'appelle Fatima. Je suis une cousine de Laila.

— Une cousine ? dis-je en me raidissant.

— Ne t'inquiète pas, je ne suis pas comme elle. Laila et moi ne nous parlons plus depuis des années. Elle ne supporte pas la concurrence.

Amina éclate de rire.

— Fatima a été la favorite de Tariq pendant six mois, il y a deux ans. Laila ne lui a jamais pardonné.

— Il s'est lassé de moi, dit Fatima sans amertume. C'est le destin des femmes du harem. Certaines durent, d'autres passent. L'important, c'est de profiter du moment présent.

Elle me sourit avec une sincérité désarmante, et je sens ma méfiance s'apaiser un peu.

— Viens, dit Amina, je vais te présenter aux autres.

Nous faisons le tour de la cour, et je serre des dizaines de mains, échange des sourires polis, enregistre des prénoms que j'oublierai aussitôt. Certaines femmes sont ouvertement curieuses, d'autres distantes, quelques-unes carrément hostiles. Je sens les regards qui me jaugent, les murmures dans mon dos.

— C'est elle que Tariq a enlevée ?

— Il paraît qu'elle monte à cheval comme un homme.

— Elle n'est pas si belle que ça.

— Ses yeux sont magnifiques.

— Laila va la détruire.

J'essaie de faire abstraction de ces commentaires, mais ils s'insinuent en moi comme des épines. Ainsi, tout le monde ici s'attend à ce que je sois broyée par la première épouse. Mon sort est déjà scellé.

Yasmin est assise à l'écart, près du bassin. Elle brode un mouchoir de soie, ses doigts agiles tirant l'aiguille avec une précision d'orfèvre. Quand je m'approche d'elle, elle lève la tête et me sourit tristement.

— Bonjour, Yasmin, dis-je en m'asseyant à côté d'elle. Amina m'a dit que tu ne parlais pas. Est-ce que... est-ce que tu peux me dire pourquoi ?

Elle secoue doucement la tête. Ses yeux noirs se remplissent d'une mélancolie si profonde que j'en ai le cœur serré. Elle pose sa broderie sur ses genoux et, d'un geste, désigne le palais autour de nous, puis son cœur, puis sa bouche, et enfin elle secoue la tête à nouveau.

— Le palais... ton cœur... ta voix... tu ne peux pas parler ? dis-je en essayant de comprendre.

Elle hoche la tête, un éclat de reconnaissance dans les yeux. Oui, c'est cela. Quelque chose dans ce palais lui a volé sa voix.

— Je suis désolée, dis-je en prenant sa main. Je suis désolée pour tout ce qui t'est arrivé.

Elle serre mes doigts faiblement, et ce geste minuscule vaut mille paroles.

Soudain, un silence de mort s'abat sur la cour. Je lève la tête et je vois Laila qui vient d'entrer. Elle est vêtue d'une robe de soie noire qui souligne sa silhouette élancée, ses cheveux coiffés en un chignon sophistiqué. Ses yeux froids balayent l'assemblée avant de se poser sur moi.

— Ah, te voilà, dit-elle en s'approchant. Je te cherchais.

— Pourquoi ? dis-je en me levant.

— Pour te montrer quelque chose. Viens.

Elle tourne les talons sans attendre ma réponse. Amina me lance un regard inquiet, mais je la rassure d'un signe de tête et je suis Laila hors de la cour.

Elle m'entraîne dans un dédale de couloirs que je ne connais pas encore. Nous passons devant des portes closes, des tentures épaisses, des gardes immobiles qui s'inclinent sur son passage.

— Où m'emmenez-vous ? dis-je.

— Tais-toi et marche.

Nous arrivons enfin devant une petite porte basse, presque invisible dans un recoin sombre. Laila sort une clé de sa manche et ouvre la porte. Elle me fait signe d'entrer.

La pièce est minuscule, une sorte de débarras sans fenêtre. Il n'y a rien, à part un coffre poussiéreux dans un coin et des toiles d'araignée au plafond.

— Regarde, dit Laila en désignant le coffre.

Je m'approche, méfiante. Le coffre est vieux, le bois vermoulu. Je l'ouvre.

À l'intérieur, il y a des ossements. De petits os blanchis par le temps, disposés en un tas soigneux. Et au milieu du tas, un crâne humain.

Je recule, horrifiée.

— Qui... qui est-ce ?

— C'était une autre épouse, dit Laila d'une voix doucereuse. La favorite de Tariq avant moi. Elle s'appelait Nour. Elle était belle, intelligente, raffinée. Il l'aimait plus que tout. Elle a essayé de le manipuler, de prendre trop de pouvoir. Alors il l'a fait exécuter. Et il a gardé ses os comme trophée.

— Pourquoi me montrez-vous cela ?

— Pour que tu comprennes. Tariq est un collectionneur. Il nous veut, il nous prend, il nous possède. Mais il ne nous aime pas. Il est incapable d'aimer. Et le jour où tu cesseras de lui plaire, tu finiras comme Nour. Dans un coffre poussiéreux.

Sa main se pose sur mon épaule, ses ongles s'enfoncent dans ma chair.

— Alors ne t'attache pas à lui, petite marchande. Ne rêve pas de devenir sa favorite. Reste à ta place, fais-toi oublier, et peut-être que tu survivras.

Elle me lâche brusquement et sort de la pièce.

Je reste seule avec le crâne de Nour, le cœur glacé, les mains tremblantes. Est-ce que cette histoire est vraie ? Ou est-ce que Laila a inventé cette mise en scène pour me terrifier ?

Je ne sais pas. Mais une chose est sûre : je suis en danger. Dans ce palais, la mort rôde partout. Et ma seule chance de survie, c'est d'apprendre à naviguer dans ces eaux troubles, entre les mensonges de Laila, les conseils d'Amina, et le désir de Tariq.

Je sors de la pièce et je referme la porte derrière moi. Laila a disparu. Je suis seule dans le couloir sombre, et je n'ai qu'une envie : retrouver la lumière, l'air libre, la chaleur du soleil.

Mais le soleil, dans ce palais, est aussi un piège. Un piège doré dont je ne sais pas si je pourrai jamais m'échapper.

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