LOGINLe Fragment de Vérité
Elle ne dormit presque pas cette nuit-là , les mots de Gabriel tournant en boucle dans son esprit comme une mélodie sinistre. *Elle ne doit rien savoir avant que ce soit terminé.* Terminé — quoi ? Le mariage ? La dette ? Quelque chose de bien plus vaste, qu'elle ne parvenait pas encore à nommer ?
Au petit matin, elle le trouva dans la véranda, un café noir intact devant lui, le regard perdu vers la mer.
— Vous n'avez pas dormi, remarqua-t-elle en s'asseyant face à lui.
— Toi non plus, apparemment.
— Je vous ai entendu, hier soir. Au téléphone.
Il se raidit, Ã peine, mais assez pour qu'elle le remarque.
— Qu'as-tu entendu exactement ?
— Que je ne devais rien savoir avant que « ce soit terminé ». Que vous n'aviez pas oublié pourquoi vous m'aviez épousée. Gabriel, quelle est la vraie raison ? Parce que je commence sérieusement à douter que ce soit uniquement une question d'argent.
Un long silence s'installa, seulement rompu par le cri lointain des mouettes.
— Tu veux vraiment savoir ?
— J'en suis certaine, cette fois. Ne reculez pas encore.
Il se leva, arpenta la véranda de long en large, les mains croisées derrière le dos — un geste qu'elle reconnaissait maintenant comme le sien lorsqu'il combattait quelque chose en lui.
— Ma mère est morte quand j'avais douze ans, commença-t-il d'une voix étrangement neutre, comme s'il récitait un fait qui ne le concernait plus. Assassinée. Une balle dans le dos, sur le parking d'un restaurant, devant moi.
Ophélie sentit son sang se glacer.
— Gabriel, je...
— Laisse-moi finir. J'ai mis vingt ans à découvrir qui avait donné l'ordre. Vingt ans, Ophélie. Et quand j'ai enfin eu le nom, j'ai découvert qu'il s'agissait d'un homme puissant, respecté, avec une réputation immaculée. Un homme qu'il m'était impossible d'atteindre directement sans déclencher une guerre que je n'étais pas encore prêt à mener.
Elle comprit avant même qu'il ne le dise, la vérité s'imposant à elle avec la brutalité d'une gifle.
— Mon père.
Il s'arrêta enfin, la regardant droit dans les yeux, sans une once de pitié dans la voix.
— Ton père a ordonné l'exécution de ma mère. J'ai mis trois ans à orchestrer sa ruine, patiemment, méthodiquement — les dettes de jeu n'étaient pas un hasard, Ophélie. Je les ai créées. J'ai attendu qu'il soit suffisamment désespéré pour accepter n'importe quel marché, y compris celui de te livrer à moi.
— Vous m'avez épousée... pour vous venger de lui ?
— Je t'ai épousée pour l'enchaîner à une dette qu'il ne pourra jamais rembourser : sa propre fille, vivant sous mon toit, à ma merci.
Elle se leva d'un bond, la chaise raclant bruyamment le carrelage.
— Vous m'avez utilisée comme une arme.
— Je t'ai utilisée comme un moyen, corrigea-t-il froidement. Ne confonds pas les deux.
— Quelle différence ! Vous saviez, depuis le début, et vous m'avez laissée croire que tout cela n'était qu'une question d'argent !
— Parce que la vérité était trop dangereuse à te confier trop tôt. Tu aurais pu la répéter à ton père. Tu aurais pu tout faire échouer.
— Alors c'est ça, votre définition du mariage ? Une captive qu'on garde ignorante par calcul ?
Il ferma les yeux un instant, et quand il les rouvrit, quelque chose s'était fissuré dans son regard — une lassitude qu'elle ne lui connaissait pas.
— Ce n'était pas censé... commença-t-il, avant de s'interrompre, comme si les mots suivants lui coûtaient plus qu'il ne pouvait se le permettre.
— Pas censé quoi, Gabriel ?
— Rien. Va préparer tes affaires. Tu voulais la vérité, tu l'as. Fais-en ce que tu veux.
Il quitta la véranda sans se retourner, la laissant seule avec la certitude glaçante que sa propre existence n'avait été, depuis le début, qu'un
e pièce mobile sur un échiquier vieux de vingt ans.
Seize ansLe quinze octobre, Capucine eut seize ans. Cette fois, elle avait demandé qu'on ne fasse rien, aucune surprise, aucune fête. Elle voulait simplement passer la journée à l'hôpital, avec les enfants, et le soir, dîner en famille. Camille, qui avait promis, tint parole pendant exactement trois heures.— Tu n'as pas préparé de gâteau, dit Capucine, en rentrant à dix-huit heures.— Je n'ai rien préparé.— Alors pourquoi sens-tu le chocolat ?— Je ne sens rien.— Maman.— D'accord, dit Camille. J'ai préparé un tout petit gâteau.— Je n'en voulais pas.— Je sais. Mais il est minuscule.— Je ne veux pas de bougies.— Il n'y en a que seize.— C'est beaucoup.— Tu viens de dire que tu n'en voulais pas.— Je dis que c'est beaucoup, dit Capucine, avec un petit sourire.Dans la cuisine, la table était dressée, nappée de blanc. Autour, toute la famille, un peu gênée d'avoir désobéi. Gabriel, au milieu, tenait un grand dessin. Noé, sur sa chaise haute, brandissait une cuiller.— Bon annive
La mère d'InèsUn soir de septembre, alors que la grande salle de la maison de madame Rey se vidait de ses derniers convives, un taxi s'arrêta devant la porte. Une femme d'une cinquantaine d'années, vêtue d'un manteau gris, en descendit, hésita, puis s'approcha du seuil. Nour, qui rangeait des bols, leva la tête.— Bonsoir, dit-elle. Vous cherchez quelqu'un ?— Inès Duval.— Elle est là.— Je suis sa mère.Nour posa le bol. Elle observa la visiteuse, nota la fatigue des traits, la raideur des épaules.— Entrez, dit-elle.— Je ne veux pas déranger.— Vous ne dérangez pas. Asseyez-vous.— Je préfère rester debout.— Alors un thé ?— Non, merci. Je voulais seulement…— Seulement ?— La voir. Savoir si elle va bien.— Elle va bien. Beaucoup mieux qu'en janvier.— Elle ne m'a pas appelée depuis un an.— Elle ne vous a pas dit où elle était ?— Si. Elle m'a envoyé une carte, il y a un mois. C'est comme ça que j'ai trouvé l'adresse.— Je vais la chercher, dit Nour. Mais je ne veux pas la bru
Le cours préparatoireLe premier septembre, Gabriel franchit le seuil de l'école primaire avec la démarche d'un général s'avançant sur le champ de bataille. Il portait un cartable neuf, trop grand pour lui, un tablier bleu marine et une paire de chaussures cirées par Malik la veille au soir.— Tu es sûr de ne pas vouloir qu'on entre avec toi ? demanda Camille.— Je suis sûr.— Tu pourrais avoir peur.— J'ai déjà été en grande section, dit Gabriel. Je connais l'école.— Mais le CP, c'est différent.— Oui. Parce qu'on y apprend à lire pour de vrai.— Tu sais déjà lire.— Un peu. Mais le CP, c'est le vrai début.— Qui t'a dit ça ?— Élise. Elle m'a dit : « Au CP, tu entreras dans les livres. »— C'est beau.— C'est vrai, dit Gabriel. Je vais entrer dans tous les livres.La maîtresse, madame Laurent, une femme d'une quarantaine d'années aux lunettes rouges et aux grands gestes, l'accueillit sur le pas de la porte.— Tu es Gabriel ?— Oui.— Je suis madame Laurent. Entre.— Merci.— Tu as
Deux ans de NoéLe deux août, Noé eut deux ans. Il avait choisi lui-même l'endroit de la fête : le grand tapis du salon de la maison de la grande table, entre le piano de madame Rey et la machine à coudre de Fatima. Il y régnait, en pantalon de velours et bretelles, avec un sérieux de préfet.— Il a l'air d'un petit monsieur, dit Gabin.— Il a l'air de lui-même, dit Nour.— Il parle maintenant comme un livre.— C'est faux. Il parle comme Gabriel.— C'est pareil.— Pas du tout, dit Gabriel, vexé. Moi, je parle bien.— Tu parles très bien, dit Capucine. Tu as juste un vocabulaire un peu… spécial.— Spécial comment ?— Tu dis « magnifique » pour tout.— C'est un mot magnifique.— On y reviendra.Autour du tapis, les invités s'installaient, une assiette à la main. Il y avait là la famille au complet, Inès, Fatima, Idris, Théo, Lucie, Rose qui trottinait désormais d'un pas assuré, et même le docteur Brun, venu faire une visite de courtoisie, qui avait apporté en cadeau un petit stéthoscope
Le stage de LucasPendant la deuxième semaine de juillet, après le départ des enfants de la colonie, Capucine et Lucas partirent en stage dans la pépinière de monsieur Lemaire. Elle s'étendait sur dix hectares, au pied d'une colline, entre des rangées d'arbustes, des serres de verre et un vieux mas de pierre.— C'est immense, dit Lucas, en descendant du car.— C'est beau, dit Capucine.— C'est surtout chaud.— Il fait trente-cinq degrés.— Je suis en sueur.— Tu t'y habitueras.— Je ne crois pas.Monsieur Lemaire, en short et chapeau de paille, les attendait devant le mas. Il leur serra la main, leur offrit un verre de limonade fraîche, puis les conduisit à travers les rangées.— Ici, dit-il, on cultive des arbres. Principalement des fruitiers, des chênes, des tilleuls.— Des tilleuls ? s'exclama Capucine.— Des centaines. C'est une de mes spécialités.— Vous les vendez ?— À des mairies, à des particuliers. Pour de futures ombres.— De futures ombres, répéta Capucine, rêveuse.— Vous
La colonie du jardinAu début de juillet, une joyeuse effervescence s'empara du Jardin des enfants. Pour la première fois, on y organisait une colonie de vacances : dix jours, vingt enfants, dont six venus directement de l'hôpital, accompagnés de leurs infirmières. Camille, penchée sur un grand tableau, distribuait les rôles avec la rigueur d'un chef d'état-major.— Théo, les ateliers de jardinage, dit-elle. Idris, la cuisine en plein air. Gabin, la menuiserie.— Et moi ? demanda Capucine.— Toi, tu es la directrice.— Moi ? Je n'ai que seize ans.— Presque seize.— Dans trois mois.— Alors dans trois mois, tu seras une directrice de seize ans, dit Camille. En attendant, tu as deux adjoints : Lucas et Hugo.— Ils ne savent pas surveiller des enfants.— Ils apprendront.— Et si un enfant se perd ?— Il y a un jardin clos, dit Camille. Il ne peut aller nulle part.— Et s'il s'étrangle avec un galet ?— Capucine.— Je pose les questions qui s'imposent.— Tu es adorable, dit Camille. Mais







