LOGINLe silence dans le bureau directorial du Groupe Dubois était devenu oppressant. Raphaël était debout devant l'immense baie vitrée, observant les artères de Paris qui commençaient à s'illuminer sous le crépuscule. Il ajusta ses boutons de manchette en onyx, un geste machinal qui trahissait une tension que son visage de marbre refusait d'avouer.
À sa montre, dix-neuf heures passées.
On frappa discrètement à la porte. Marc entra, une tablette à la main, l'air plus nerveux qu'à l'accoutumée.
— Monsieur... commença le secrétaire en s'arrêtant à bonne distance du bureau.
— Où est-elle ? coupa Raphaël sans se retourner. La voiture de Monsieur Dunois l'attend en bas depuis dix minutes.
Marc déglutit, ses yeux fuyant le reflet de son patron dans la vitre.
— C'est justement le problème, Monsieur. Madame Dubois est... introuvable. Elle n'est plus à l'hôpital. Sa mère prétend qu'elle est partie chercher de l'argent et n'est jamais revenue. J'ai envoyé quelqu'un au penthouse... Les clés sont sur la console de l'entrée. Son téléphone de fonction a été retrouvé dans le vide-ordures.Raphaël se tendit imperceptiblement. Un muscle tressaillit sur sa mâchoire carrée. Le silence qui suivit fut lourd de menaces sourdes. Il se retourna enfin, son regard d'ébène fixant Marc avec une intensité qui fit reculer le secrétaire d'un pas.
— Elle a fui ? demanda-t-il, sa voix descendant d'un octave, plus glaciale que d'ordinaire.
— Il semblerait, Monsieur. Elle a également vidé son coffre personnel. Les bijoux... les cadeaux que vous lui aviez offerts... tout a disparu. Elle a dû les gager pour payer l'opération de son père. Le virement a été reçu par l'hôpital il y a une heure. Provenance anonyme.
Raphaël laissa échapper un rire bref, un son sec et dénué de toute émotion qui résonna cruellement dans la pièce.
— Cinquante mille euros. Elle a préféré vendre ses bijoux de mariage et s'enfuir comme une voleuse plutôt que de remplir ses obligations. Quelle immaturité.Il s'assit dans son fauteuil de cuir noir, croisant ses jambes avec une élégance étudiée.
— Ne la cherchez pas, Marc. Ne gaspillez pas les ressources du service de sécurité pour une fugue de débutante.— Mais Monsieur, le contrat Skynet ? Monsieur Dunois l'attend...
— Dites à Dunois qu'Élodie a eu un malaise lié au stress. Nous reprogrammerons. Quant à elle... qu'elle profite de sa petite escapade. Elle n'a ni nom, ni réseau, ni ressources une fois ces cinquante mille euros épuisés. Elle reviendra. Elle reviendra ramper à ma porte dès qu'elle réalisera que le monde extérieur est une jungle qu'elle ne sait pas traverser seule. Elle a besoin de moi pour respirer, elle l'a juste oublié un instant.
Raphaël congédia Marc d'un geste de la main, se replongeant dans ses dossiers comme si l'incident était clos. Pour lui, Élodie était une satellite gravitant autour de son astre ; elle pouvait s'éloigner, mais la gravité finirait toujours par la ramener.
Pourtant, à trois heures du matin, le penthouse semblait avoir changé de nature. L'obscurité y était plus dense, plus froide. Raphaël, vêtu d'une simple robe de chambre en soie noire, errait dans les couloirs déserts de l'appartement.
Il poussa la porte de la chambre.
L'odeur de son parfum, ce mélange de lin frais et de térébenthine qu'il feignait de détester, flottait encore dans l'air. Il s'approcha du lit parfaitement fait, ses doigts effleurant le drap de satin. Rien ne dépassait. Elle n'avait rien laissé, aucune trace de son passage, si ce n'est ce vide béant qui commençait à lui peser sur la poitrine.
Il se dirigea vers le secrétaire en acajou. Sur le dessus, il trouva les lambeaux de papier qu'il avait lui-même déchirés à l'hôpital. Elle les avait ramassés. Elle les avait posés là, bien en évidence, comme un reproche muet. Et à côté, son alliance. Ce cercle d'or blanc qu'il lui avait passé au doigt cinq ans plus tôt, jurant de protéger son talent.
Une inquiétude sourde, une de celles qu'il ne s'autorisait jamais, commença à ramper en lui. Ce n'était pas la première fois qu'Élodie boudait, mais c'était la première fois qu'elle rendait les bijoux. La première fois qu'elle jetait son téléphone.
Il s'assit sur le bord du lit, les mains jointes, fixant le mur. Pourquoi n'avait-il pas de nouvelles de ses informateurs ? Pourquoi son nom n'apparaissait-il sur aucun registre d'hôtel, aucune liste de passagers ?
« Tu n'as pas la qualification requise pour divorcer de moi. » Ses propres mots lui revinrent en écho, mais cette fois, ils sonnaient creux.
Il se leva brusquement, agacé par sa propre faiblesse. Il retourna dans son bureau, se servit un verre de whisky pur et fixa son téléphone. Il s'attendait à voir un appel manqué, un message de détresse, une excuse larmoyante. Mais l'écran restait désespérément noir.
Soixante-douze heures. Trois jours de vide absolu.Raphaël ne s'était pas assis depuis le milieu de l'après-midi. Dans le silence cathédral de son bureau, seul le froissement léger de sa chemise en coton égyptien trahissait ses mouvements. Il fixait les lumières de la Défense, immobile, les mains croisées dans le dos. Pour un observateur extérieur, il incarnait le calme absolu du pouvoir. Mais à l'intérieur, une tension sourde, une fureur froide qu'il refusait de nommer, lui sciait les côtes.L'absence d'Élodie n'était pas seulement un affront à son autorité ; c'était un vide physique, une anomalie dans le système qu'il avait mis cinq ans à bâtir. Il attendait ce moment où elle craquerait, où la réalité matérielle: la faim, la peur, l'odeur de la mort dans cette chambre d'hôpital, la ramènerait à la raison.— Elle va appeler, avait-il lâché le premier soir, d'un ton qui ne souffrait aucune contestation.Mais le téléphone n'avait pas sonné.Camille, installée dans le fauteuil de cuir,
Le silence dans le bureau directorial du Groupe Dubois était devenu oppressant. Raphaël était debout devant l'immense baie vitrée, observant les artères de Paris qui commençaient à s'illuminer sous le crépuscule. Il ajusta ses boutons de manchette en onyx, un geste machinal qui trahissait une tension que son visage de marbre refusait d'avouer. À sa montre, dix-neuf heures passées.On frappa discrètement à la porte. Marc entra, une tablette à la main, l'air plus nerveux qu'à l'accoutumée.— Monsieur... commença le secrétaire en s'arrêtant à bonne distance du bureau.— Où est-elle ? coupa Raphaël sans se retourner. La voiture de Monsieur Dunois l'attend en bas depuis dix minutes.Marc déglutit, ses yeux fuyant le reflet de son patron dans la vitre.— C'est justement le problème, Monsieur. Madame Dubois est... introuvable. Elle n'est plus à l'hôpital. Sa mère prétend qu'elle est partie chercher de l'argent et n'est jamais revenue. J'ai envoyé quelqu'un au penthouse... Les clés sont sur
Élodie pressa le téléphone contre son oreille, ses doigts s'enfonçant dans le métal froid. — Léonard ? C'est Élodie... Elle se décolla du mur, le dos endolori par la violence de la scène précédente. En se retournant, elle fixa une dernière fois la porte close. C'était fini. Cinq ans d'efforts pour se fondre dans le moule de l'épouse idéale, cinq ans à accepter d'être une ombre pour qu'il brille davantage. Tout ça pour finir à genoux, vendue comme une vulgaire marchandise pour payer la survie de son propre père. Elle comprit, avec une amertume qui lui brûlait la gorge, qu'aux yeux de Raphaël, elle n'avait jamais été une partenaire, mais un actif parmi d'autres. Et un actif dont on méprise la faiblesse.Elle redescendit vers le hall des urgences, les jambes flageolantes. Sa mère était toujours là, une petite silhouette ratatinée sur son banc, serrant son sac à main contre elle comme un talisman.— Élodie !Sa mère se leva d'un bond, manquant de trébucher. Elle attrapa les mains de
Élodie resta clouée au sol, les paumes à plat contre le carrelage dont le froid remontait jusqu'à sa poitrine. Camille s'avança, une couverture en cachemire négligemment jetée sur ses épaules frêles. Elle affichait ce sourire de façade, ce masque de "douceur" qui masquait une lame de rasoir. Derrière elle, la silhouette massive de Raphaël se dessinait, immobile, impériale.— Élodie... murmura Camille d'une voix mielleuse, en posant une main hésitante sur l'épaule de Raphaël. Regarde-la. C'est déchirant. Elle est prête à tout pour cet argent, même à mettre en scène une tragédie pareille. Mais... au fond, Raph, c'est peut-être une opportunité ?Raphaël fronça les sourcils, ses yeux de jais fixés sur sa femme à terre comme s'il analysait un bug informatique particulièrement irritant.— Que veux-tu dire ?— Le vieux Monsieur Dunois... reprit Camille en s'approchant d'Élodie, ses yeux plongeant dans les siens avec une cruauté jubilatoire. Il ne signera jamais l'acquisition Skynet si on ne
L'odeur. Ce n'était pas seulement celle du désinfectant industriel qui agresse les sinus, c'était ce relent de peur rance et de métal froid qui imprègne les murs des urgences. Élodie s'engouffra dans le hall de la Pitié-Salpêtrière, le souffle court, ses talons martelant le linoléum avec une régularité de métronome affolé. Elle était venue chercher Raphaël, poussée par un instinct de survie après son malaise au bureau, mais la réalité la faucha avant même qu'elle ne puisse atteindre l'ascenseur des suites VIP.— Élodie !Le cri était rauque, déchirant. Près du guichet des admissions, une femme s'extirpait d'un banc en plastique orange. C'était sa mère. Elle ne marchait pas, elle trébuchait, son vieux manteau de laine déboutonné flottant autour de sa silhouette frêle. En voyant sa fille, elle s'effondra contre elle, ses mains noueuses s'agrippant aux bras d'Élodie comme si elle craignait de se noyer.— Maman ? Mais... qu'est-ce que tu fais là ?La panique d'Élodie monta d'un cran. Elle
Le réveil n'avait pas encore sonné quand l'obscurité de la chambre commença à peser sur Élodie. Allongée immobile, les yeux fixés sur le plafond invisible, elle sentait chaque muscle de son dos protester contre la fatigue. La nuit avait été intense, une étreinte sans âme qui n'avait laissé derrière elle qu'un vide glacial. La chaleur de Raphaël n'était déjà plus qu'un souvenir amer.Élodie se redressa péniblement, les cheveux en bataille, le regard attiré par un petit carré de papier crème posé sur le chevet. Il était lesté par un flacon de verre blanc.Elle prit la note. L'écriture de Raphaël était rapide, tranchante.« N'oublie pas de les prendre. »Élodie relut la phrase trois fois. Un nœud étrange se forma dans sa gorge. Ce n'était pas un "je t'aime", mais pour elle, à cet instant, c'était une attention inespérée. Il avait remarqué ses cernes. Il s'était soucié d'elle. Elle dévissa le bouchon, fit rouler une gélule transparente dans sa paume et l'avala sans eau, grimaçant quand l







