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La voiture glisse dans la nuit, une baleine noire nageant dans les artères éclairées de la ville. À mes côtés, elle est un silence vivant. Aurélia. Je regarde son profil découpé contre la vitre, ces lignes nettes et pâles, cette cascade de boucles dorées qui semblent absorber la faible lumière de l'habitacle. Elle ne bouge pas. Elle respire à peine. Elle ressemble à une statue de glace qu’on aurait volée à un musée, précieuse et fragile.
Et pourtant, je l’ai vue s’agenouiller dans cette ruelle. J’ai vu la lumière. Cette lueur dorée qui avait jailli de sa paume, si belle que j’en avais retenu mon souffle. Ce n’était pas de la magie de cirque. C’était quelque chose d’ancien, de profond. Quelque chose de vrai.
Elle croise les bras sur sa poitrine, un geste de protection. Son manteau est modeste, usé aux poignets. Ses gants de cuir, qu’elle n’a pas retirés, sont la clé de tout. La barrière entre le monde et ce qu’elle est.
Je ne dis rien. Je la laisse tremper dans la peur, dans l’incertitude. La peur est utile. Elle ramollit les résistances. Mais avec elle, c’est différent. Je ne veux pas juste la briser. Je veux la plier. Je veux qu’elle se donne à moi, pouvoir et tout.
Vous avez froid ?
Elle sursaute légèrement, comme si elle avait oublié ma présence. Ses yeux gris-bleu se posent sur moi, larges, clairs, d’une transparence presque déconcertante. Elle voit trop, sa mère avait raison. En ce moment, elle voit le prédateur en face d’elle.
— Non.
Un seul mot. Sa voix est plus ferme que je ne l’aurais cru. Elle a du courage, cette petite chose pâle. Elle en a besoin, pour vivre avec ce qu’elle porte.
Le chauffeur règle la climatisation. Nous serons arrivés dans dix minutes.
— Où m’emmenez-vous ?
Cette fois, une vraie question. De la curiosité sous la peur. Bon signe.
Dans un endroit où nous ne serons pas dérangés. Mon appartement. Il est sécurisé. Personne ne peut vous y trouver, à part ceux que j’y autorise.
Elle pâlit encore. Si c’est possible. Ses doigts se crispent sur ses avant-bras. L’idée de se retrouver seule avec moi, dans mon territoire, la terrifie. Et autre chose, peut-être. Je vois son regard glisser sur moi, rapide, furtif, avant de se fixer à nouveau sur la ville qui défile. Elle évalue. L’homme, pas seulement le danger.
Je laisse le silence s’installer à nouveau. Je détourne le regard, lui accordant un semblant d’intimité. Dans le reflet de la vitre, je l’observe. Elle me regarde, elle aussi. Étudiant mon profil, les mains posées sur mes genoux, l’assurance tranquille de ma posture. L’attraction est là, déjà. Mêlée à la répulsion, comme c’est souvent le cas. Le danger est un aphrodisiaque puissant, et je suis le danger incarné.
La voiture quitte les rues animées, s’engage dans un quartier plus calme, plus ancien, où les bâtiments ont de la grandeur. Nous nous arrêtons devant un immeuble haussmannien restauré. La portière s’ouvre.
Je sors le premier et lui tends la main. Un test.
Elle hésite. Regarde ma main comme si c’était un serpent. Puis elle pose ses doigts gantés dans ma paume. Le contact est froid, isolé par le cuir. Mais au moment où elle se lève, une étincelle, infime, parcourt le cuir. Un bref éclair doré. Elle retire sa main comme brûlée, choquée. Moi aussi.
Le pouvoir a réagi à mon contact. À ma simple proximité.
Intéressant.
— Pardon, murmure-t-elle, les yeux écarquillés de terreur.
Il n’y a rien à pardonner. Après vous.
Je la précède dans le hall de marbre, puis dans l’ascenseur en bois ciré. L’espace est réduit. Je sens la chaleur de son corps, mince et tendu, à quelques centimètres du mien. Son parfum, discret , du savon, un peu de lavande, et quelque chose d’autre, d’électrique, d’ozone après l’orage. L’odeur de son pouvoir.
L’ascenseur monte en silence. Elle regarde fixement les portes, le cou légèrement incliné, exposant la ligne pâle et fragile de sa nuque. Une vulnérabilité si tentante. J’ai envie de poser mes doigts là, de sentir si sa peau est aussi froide qu’elle en a l’air. De sentir si le pouvoir, à nouveau, jaillirait.
L’ascenseur s’arrête. Les portes s’ouvrent directement sur l’appartement.
C’est un vaste espace, épuré, avec de hauts plafonds et des parquets sombres. Des fenêtres panoramiques offrent une vue à couper le souffle sur les toits de la ville et la rivière au loin. C’est un monde à des années-lumière de son petit appartement au-dessus de la librairie.
Elle entre, lente, hypnotisée malgré elle par la beauté de l’endroit. Elle s’arrête au milieu du salon, minuscule et dorée dans cet écrin de pierre et de verre.
Asseyez-vous. Je vous offre à boire ? Un vin ? Un thé ?
— Non. Rien.
Elle reste debout. Elle se tient droite, la colonne vertébrale raide comme une lame. Elle est en alerte,
chaque muscle prêt à la fuite. Une biche dans les phares.
Amélia Le sommeil qui nous avait engloutis était lourd, profond, tissé de l’épuisement des corps et de l’apaisement des âmes. Je me réveille en premier, ramenée à la surface par la caresse d’une lumière dorée qui me chauffe les paupières.Je ne bouge pas. Je respire.Sous ma joue, la chaleur vivante de sa poitrine. Son bras est un poids lourd, solide, en travers de ma taille, une ancre qui me retient à la réalité de ce lit, de cet instant. L’air sent la peau, le sexe, et cette odeur unique qui n’est plus la sienne ou la mienne, mais la nôtre. Un mélange enivrant et doux.Je garde les yeux fermés, savourant la quiétude. Le silence n’est pas vide. Il est plein du souvenir des murmures, des halètements, de la confession chuchotée dans la pénombre. J’ai peur. Moi aussi. Ces mots, déposés entre nous comme des offrandes fragiles, semblent avoir scellé un pacte plus profond encore que la fusion de nos corps.Un léger mouvement sous moi. Un changement dans le rythme de sa respiration. Il s’é
Aurélia — Matteo…Son nom est une supplique, un ordre.Il lève les yeux vers moi, son visage entre mes cuisses. Ses yeux sont des braises noires.— Dis-le, exige-t-il, sa voix vibrante contre ma peau.— Je te veux. Maintenant. Tout de toi.Un grognement lui répond. Une vibration qui me traverse de part en part. Il ne se fait pas prier. Il remonte, son corps glissant contre le mien dans un frottement délibérément lent qui me fait voir des éclats de lumière derrière mes paupières closes. Il s’arrête, notre bouche à un souffle l’une de l’autre.— Regarde-moi, dit-il encore.J’ouvre les yeux. Et je le vois. Je vois la bataille en lui : la tendresse brute, la possession sauvage, la vulnérabilité qu’il ne montre qu’ici, dans ce sanctuaire que nous avons créé. Je vois l’homme, pas le mythe. Pas le monstre. L’homme.Quand il entre en moi, c’est différent. C’est une reconnaissance. Un retour à la maison. Un soupir synchronisé nous échappe, un son parfait de satisfaction et d’achèvement.Le mo
MATTEOLe sommeil n’a duré qu’un instant, une éternité. Je me réveille avant elle, dans la nuit profonde. Son corps est toujours un poids doux contre le mien, une chaleur qui a redessiné les frontières du mien. Je ne bouge pas. Je retiens mon souffle. Je veux graver cette sensation : la courbe de sa hanche sous ma paume, le rythme lent de son cœur contre ma cage thoracique, le souffle tiède qui effleure mon cou.Je pense à la peur que j’ai vue en elle, au tout début. Une forteresse derrière ses yeux. Et puis, cette lente dissolution. Pierre après pierre. Jusqu’à ce tremblement final, où elle s’est offerte non pas en vaincue, mais en conquérante. En égale.Mes lèvres frôlent son front. Un contact si léger qu’il ne devrait pas la réveiller. Mais elle soupire, un son profond et satisfait, et se blottit plus profondément contre moi. Mon sang, paisible un instant plus tôt, se remet à chanter. Ce n’est pas l’urgence du désir, c’est plus profond. C’est une reconnaissance cellulaire. Une affi
AURÉLIAL'air entre nous devient épais, chargé de l'odeur de notre peau chauffée, du sel de notre transpiration mêlée. Chaque respiration synchronisée crée un rythme primal , un souffle partagé qui scelle notre union bien au-delà du simple contact charnel. Quand j’inspire, c’est son exhalation que je reçois, et quand il respire, c’est ma vie qui entre en lui.Mes doigts creusent son dos, parcourant la vallée de sa colonne vertébrale, sentant chaque muscle se contracter puis se relâcher dans un mouvement de marée. Sous mes paumes, sa peau est un parchemin brûlant, tendu sur une architecture de désir. Je remonte jusqu'à sa nuque, y enfouissant mes mains dans ses cheveux humides, l'attirant plus près encore, jusqu'à ce que nos fronts se touchent.Ce contact front contre front est plus intime encore que notre jonction plus basse. Nos regards à présent si proches qu'ils se brouillent, nos haleines se confondent. Un gémissement rauque lui échappe , un son qui vient des fondations de son êtr
AURÉLIAIl ne bouge pas. Il me laisse regarder. Boire la vue de lui.Puis il fait un pas vers moi. Sa main se lève, se pose sur mon épaule, à travers le tissu fin de mon t-shirt. Sa paume est chaude, lourde de sens.— À toi, maintenant.Mes doigts tremblent légèrement. Je lève les mains, les pose sur ses hanches. La peau est douce, chaude, vivante. Je laisse mes paumes remonter, glissant sur les flancs durcis, sentant les muscles frémir sous mon toucher. J’explore la courbe de ses côtes, la planéité de son ventre. Je m’attarde sur une cicatrice plus longue, près de ses dernières côtes. Je la touche, questionne.— Un couteau, dit-il simplement. Il y a longtemps.Je lève les yeux vers lui. Son regard est sombre, intense, fixé sur mon visage. Il respire plus profondément, mais il reste parfaitement immobile, me laissant mener la danse.Je me hausse sur la pointe des pieds, attirant son visage vers le mien. Notre front se touche.— Maintenant, moi, je murmure.Je recule d’un pas. Je prend
AURÉLIALe sommeil a été une mer noire et douce, sans rêves, peuplée seulement de sa chaleur et du rythme apaisant de son cœur contre mon oreille. Je me réveille par fragments. D’abord à la sensation : le poids de son bras autour de ma taille, la texture de son pull contre ma joue. Puis à l’odeur : toujours l’ozone et le papier, mais enveloppés maintenant d’une note de sommeil partagé, chaude, salée, profondément humaine.Enfin, à la vue.La lumière du matin filtre à travers les persiennes, dessinant des raies dorées sur le parquet et sur le lit. Elle caresse son visage endormi. Matteo. Les traits détendus, la bouche légèrement entrouverte, les cils sombres jetant de petites ombres sur ses pommettes. La froideur du stratège, la tension du combattant, tout cela est fondu. Il est vulnérable. Et cette vulnérabilité, qu’il m’offre en pleine confiance, est un cadeau plus précieux que n’importe quelle déclaration.Je ne bouge pas. Je retiens mon souffle. J’étudie cette géographie nouvelle.







