L'ORPHELINAT
L'ORPHELINAT
Author: R
PROLOGUE

                      

                      

                      

Etre un assassin, pour Taesch Condé, c'était bien plus qu'assassiner des gens. C'était la ruse, la technique, l'expérience. Il fallait bien faire les choses pour qu'on ne remonte pas à la famille qui vous avait envoyé. Laisser des traces, faire souffrir assez la victime pour qu'elle alerte les gardes ou s'en aller alors que le travail était à moitié fini, tout cela était bien impossible pour lui. Il était l'assassin de l'Empereur après tout et chaque détail pouvait entacher la réputation d'Elijah IV l'Erudit. 

                      

Mais Taesch avait laissé son travail lui rentrer sous la peau, l'avait laissé changer son comportement jusqu'à ce qu'il ne devienne plus qu'une machine à tuer. Il ne ratait jamais son coup, mentait comme un arracheur de dents, même à son grand frère, et il avait une fâcheuse tendance à inventer des histoires pour un rien. Il n'aimait pas cacher la vérité à tout le monde mais il n'était pas que l'assassin impérial, il était aussi le frère du Duc de Condé. Il faisait partie des treize familles qui gouvernaient l'Empire et il ne pouvait se permettre de laisser sa véritable occupation à découvert. Les grandes familles ne cessaient de se tirer dans les pattes et la position des Condé dans les Gaietés Sournoises ne pourrait qu'en être affaiblie. Voilà plus de dix mille ans que sa famille jouait aux Gaietés et elle avait toujours eu le dessus. 

                      

Ce n'était pas si grave, pour Taesch, de se laisser aller ainsi, de participer au Jeu de la Cour plus que de raison, de dissimuler des armées de cadavres dans ses placards, de ne penser qu'à se brûler les doigts. Il n'était pas le Duc, l'héritier de la grande fortune et de la haute réputation des Condé. Son grand frère, Rozen, était celui qui avait toutes ces responsabilités. Il était celui qui avait le devoir de trouver une femme, de fonder une famille et de perpétuer la tradition. Et si la noblesse grondait à chaque nouvelle lune puisque voilà huit mille ans que Rozen repoussait le moment d'assumer ses reponsabilités, il faisait du si bon travail qu'on ne pouvait le lui reprocher sans se mettre l'Empereur à dos. 

                      

Alors qu'il s'éloignait du corps de sa victime, Taesch soupira doucement. Il y avait cette tâche sur sa chaussure ... heureusement, il ne portait que du noir quand il devait se rendre chez des gens pour les soulager de leurs vies. La victime était une Kalingrad, une belle femme plantureuse. Il aurait pu avoir une aventure avec elle s'il n'avait pas dû la tuer. D'ailleurs, il n'était même pas sûr de n'avoir pas eu une histoire avec elle par le passé. Ce grain de beauté, juste au-dessus de sa gorge généreuse ne lui disait rien, mais il pouvait se tromper. Et cette marque pouvait être artificielle. 

                      

Elle n'avait presque pas saigné et n'avait pas souffert. Il l'installa dans une position qui suggérait la défense paniquée, et posa un couteau à ses pieds. Les serviteurs, en la découvrant, penseraient à un vol. Ou quelque chose dans ce genre. 

                      

Il s'assura bien de subtiliser quelques bijoux et quelques soieries avant de s'enfuir par la fenêtre. Au dehors, il pleuvait, mais il était presque sûr que cette tâche sur sa chaussure ne partirait pas. Ce n'était pas si facile d'effacer les traces d'un acte innommable.

                      

                      

Une fois de retour au manoir, il enfila une tenue bien plus digne de son rang. Les dentelles, les soies d'Orient, les bijoux en or blanc qu'il portait étaient des signes extérieurs de richesse, mais personne n'avait besoin de cela pour l'identifier comme étant un membre du Conclave des grandes familles. Son apparence éthérée, sa peau sans défaut, ses ongles brillants indiquaient qu'il faisait partie de la haute noblesse mais son port royal et son visage - en relief dans toutes les pièces d'argent de trente cinq pennys - étaient connus du grand public. Son grand père avait été Empereur, autrefois, et ses oreilles en pointes de couteau en témoignaient bien. 

                      

Il ramassa le courrier que le majordome avait laissé sur un plateau, à leur disposition, et rejoignit le petit salon de l'aile Nord que son neveu et son frère occupaient déjà. L'ambiance était tendue, mais elle l'était toujours avec Rozen, donc il s'assit dans un grand fauteuil et commença à éplucher les différentes lettres qui leur était destinées. Il savait bien que son frère lui ferait bientôt une réflexion sur sa position - son dos contre un accoudoir, ses jambes posées par dessus l'autre - mais il s'en fichait bien désormais.

                      

Son frère, d'ailleurs, était installé à une des petites tables à thé de la pièce et lisait un rapport du général Yvan, en dégustant un café, aussi noir que son âme. Taesch pouvait dire que c'était un écrit d'Yvan puisqu'il ne faisait que trois pages et qu'il n'y avait que le général en chef des armées qui pouvait se permettre de donner quelque chose d'aussi peu détaillé au Grand Intendant de Ravenwell. 

                      

Clair, son neveu, tricotait tranquillement près du feu qui ne réchauffait absolument pas la pièce. Il essayait de constituer un pull, d'après ce que Taesch pouvait en voir. Ou peut-être étaient-ce des chaussettes.

                      

L'assassin émit un petit cri de joie en découvrant une enveloppe parfumée à la bergamote. Il reconnaissait parfaitement l'écriture de sa sœur, ce qui était facile, puisqu'ils avaient la même. Avec le plus grand soin, il déplia les battants de l'enveloppe et en tira la lettre, écrite sur un papier beaucoup trop épais. 

                      

"Vénus nous envoie son bon souvenir. Elle dit qu'elle va bien, et son mari aussi."

                      

Sa soeur était la mère de Clair, qu'elle leur avait laissé en s'enfuyant avec un homme de basse condition. Rozen ne l'avait jamais bien prit. D'ailleurs, il releva la tête et jeta un regard noir à la lettre, comme si le message pouvait parvenir à leur sœur par ce biais. 

                      

"Vénus est morte pour moi."

                      

Sa voix était aussi froide qu'une chute d'eau glaciale qui coulerait sur le dos de Taesch, pourtant il ne frémit pas. 

                      

"Tu exagère toujours, Rozie."

                      

Taesch ne remarqua pas l'éclat de colère dans les yeux de son grand frère. Il n'en eut même pas le temps puisque Rozen enchaîna, visiblement dans une rage folle. 

                      

"Tu crois que c'est facile de s'occuper de cette famille ? De garder l'image des Condé intouchée avec la fuite de Vénus, tes coucheries et notre neveu, incapable de garder son sang froid ? Tu penses toujours savoir mieux que tout le monde, Taesch. Eh bien, tu n'as qu'à prendre ma place de Duc, je te la laisse!"

                      

L'aîné venait de jeter sa tasse encore à moitié pleine contre le mur quand le majordome entra. Incapable de se rattraper et de garder la face, Rozen opta pour la fuite et s'engouffra par la porte ouverte, continuant son chemin jusqu'à sa chambre et faisant claquer les portes sur son passage.

                      

Quand le calme retomba sur le manoir, Taesch se tourna vers Clair, qui avait cessé de faire cliqueter ses aiguilles les unes contre les autres. 

                      

"Il n'était pas sérieux, n'est-ce pas ?"

                      

Clair laissa échapper un rire nerveux et posa son regard, qui n'avait jusque là pas quitté la porte toujours ouverte, sur l'assassin. 

                      

"Bonne chance, mon oncle." 

                                  

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